Maintenant, elle est seule, à l'arrière d'un taxi.
Elle est seule.
Mais elle sait que ça ne durera pas.
D'ailleurs ça n'a jamais duré très longtemps.
La voiture s'arrête et le chauffeur tourne a demi la tête pour mieux la voir. Elle le regarde longuement alors il lui demande si c'est bien ici.
Elle répond que oui et que c'est pas la peine pour la monnaie, et puis elle sort en claquant fort la portière, elle fait des grands signes au chauffeur avant de s'engouffrer dans son immeuble.
Elle prend les escaliers parce que les ascenseurs, elle a pas bien confiance et elle enfonce la clef dans sa serrure en se consentrant sur son coeur qui lui martèle la poitrine. Elle prend pas le temps d'enlever son manteau ni rien,
Elle s'enferme dans la salle de bain.
Comme souvent.
Mais elle oublie la fréquence,pour oublier la vérité.
Elle se regarde.
Elle se déshabille et elle se regarde nue.
Elle se pèse et elle se regarde encore.
Elle se pèse encore et elle se regarde.
Les chiffres verts disent plutôt des trucs sympas.
Mais elle pige pas, elle est é n o r m e.
Ca crève les yeux,ça lui crève les yeux ouais,ça la fait crever...
Sa main est grosse aussi,énorme.
Elle se demande si elle entre encore en entier dans sa bouche.
O u i.
Elle a peur de faire du bruit,l'immonde bruit...
Elle se demande c'qu'elle a encore à gerber dans son ventre...
Elle se demande si ça va lui retirer 2 ou 3 grammes...
Elle se demande si elle va déchirer un morceau de peau sur chacun de ses doigts avec le frottement terrible de ses dents,
ou si ce sont seulement les deux doigts du milieu qui vont prendre,comme souvent...
Elle se demande si l'odeur va l'aider à vomir,ou si elle va l'apaiser...
L'immonde odeur...
Elle cherche à anticiper l'intensité de son mal de gorge,
des ongles qui frottent,
de la douleur qu'elle va se prendre en pleine gueule dans quelques minutes...
Et la petite douleur presque amicale,
qu'elle va garder quelques heures,
qui va lui rapeler qu'elle existe à chaque fois qu'elle avalera sa salive...
Elle se demande comment on la regarderait si on ouvrait la porte à ce moment...
Elle se demande à quelle sorte de dégout,
quelle sorte de mépris,
elle donnerait naissance dans le coeur de ceux qu'elle aime...
Elle essaye de se mettre en dehors d'elle même,
de se voir comme ça,
maintenant,
le visage à moitié plongé dans la cuvette des chiottes...
Elle voudrai se relever,tirer la chasse d'eau et aller se coucher...
Elle peut pas.
Alors elle se demande si c'est exitant de dire:
"j'me suis tapé une anorexique ce soir!"
Elle ne se demande plus si on aime les filles comme elle,
elle sait que non,elle s'en fout...
Elle se dit juste à elle même,dans sa tête:
"J'suis pas une ana,j'ai juste mal au ventre!Tout le monde fait ça!"
*